«La politique de sécurité est une responsabilité partagée »
Dans un contexte mondial marqué par une instabilité croissante et une multiplication des menaces, la Suisse a renforcé sa politique de sécurité et créé un Secrétariat d’État, centre de compétences en matière de politique de sécurité et de sécurité de l’information. Entretien avec Markus Mäder, qui en assure la direction depuis le 1er janvier 2024.
La sécurité est devenue un thème stratégique de premier plan, aussi pour un pays neutre comme la Suisse. Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux géopolitiques qui affectent la politique de sécurité de la Suisse?
Nous nous trouvons dans une phase de rupture sur le plan géopolitique, dont les effets touchent également l'environnement stratégique de la Suisse. Au niveau régional, la guerre d'agression menée par la Russie contre l'Ukraine représente le défi le plus direct en matière de politique de sécurité. L'agression russe contre un Etat voisin souverain constitue une violation flagrante du droit international, en particulier de la Charte de l'ONU, et déstabilise dans son ensemble l'ordre européen de paix et de sécurité. Cela illustre également que le recours à la force militaire pure et dure en tant qu'instrument d'affirmation d'intérêts est de nouveau en train de gagner du terrain – une évolution que beaucoup considéraient comme impossible, du moins dans le contexte européen, après des décennies de paix sur notre continent.
Au-delà des événements survenus en Ukraine, nous observons que la Russie mène un conflit hybride ininterrompu contre l'Europe au moyen de campagnes d'influence, de désinformation, de cyber-attaques, ou encore d'activités d'espionnage et d'actions de sabotage. Les États qui soutiennent militairement l'Ukraine sont les principaux concernés. Mais la Suisse est elle aussi visée par ces attaques dans le domaine de l'information et du cyberespace – que ce soit comme théâtre d'opérations ou comme cible. Les frontières sont aujourd'hui devenues floues et ambiguës entre paix et conflit armé.
Nous observons également des évolutions inquiétantes au niveau mondial. Les tensions s'aggravent et de nouveaux conflits éclatent dans le monde entier – non seulement dans le cadre de la concurrence systémique entre les grandes puissances, mais aussi dans le cadre de conflits directs entre les puissances régionales et au sein des États. L'ordre international basé sur des règles et son système de sécurité collective développé à la suite de la Seconde Guerre mondiale, dans le but d'empêcher de nouvelles guerres, présente des signes persistants d'érosion. Les mécanismes multilatéraux de résolution des conflits et les accords internationaux, tels que ceux relatifs au contrôle de l'armement, perdent en efficacité et en soutien. On assiste à une lutte visant à façonner l'avenir des relations internationales, et dans laquelle s’affrontent manifestement des conceptions très divergentes de l'ordre mondial. Grossièrement, on peut dire que les États libéraux et démocratiques tiennent à conserver l'ordre actuel basé sur des règles, alors qu'un groupe de puissances autoritaires cherche à le réviser en leur sens ; de nombreux autres États aspirent à une révision du « système de règles » en vigueur. La réorientation de la politique étrangère et de sécurité américaine initiée par Trump 2.0 affaiblit encore davantage cet ordre international, ce qui a également des répercussions fondamentales sur les relations transatlantiques et la sécurité européenne, touchant ainsi directement la Suisse.
Dans le même temps, nous ne devons pas oublier que des phénomènes de violence et des acteurs non étatiques continuent de menacer notre sécurité : le terrorisme, l'extrémisme violent et le crime organisé. Par ailleurs, le changement climatique agit comme un accélérateur des conflits en général, aggravant ainsi les risques existants en matière de politique de sécurité dans la mesure où il accentue la pénurie de ressources, la pauvreté et les phénomènes migratoires.
Je suis convaincu qu'au vu de la diversité et de la complexité des menaces actuelles, nous devons continuer à renforcer l'interaction entre nos capacités de défense et de réaction civiles et militaires. Finalement, la force de la politique de sécurité suisse réside dans l'union et l'implication de l'ensemble des partenaires concernés. Cette approche fédérale a fait ses preuves, et nous devons entretenir et développer cet atout.
La sécurité nationale repose souvent sur une articulation entre le militaire et le civil. Cette complémentarité est-elle toujours pertinente dans le contexte actuel et pour la Suisse?
La politique de sécurité est une responsabilité partagée par excellence. Pour répondre à la complexité des menaces actuelles, ce n'est pas approprié de recourir à des instruments isolés, mais plutôt d'orchestrer différentes actions relevant des domaines militaire et civil, au niveau fédéral et cantonal, et parfois aussi par le biais de coopérations public-privé.
La gestion hybride des conflits est à mes yeux un exemple crucial : la Suisse est déjà la cible de cyberattaques, d'espionnage, de désinformation et de tentatives de contournement des sanctions. Identifier et combattre ces menaces est la tâche quotidienne de nombreux acteurs. Cela implique des moyens civils et militaires et l'implication de tous les niveaux de l'État. Les services de renseignements jouent certes un rôle dans la lutte contre la désinformation, mais la protection et la résilience de la Suisse reposent aussi largement sur le bon fonctionnement des médias, sur la communication du gouvernement et sur la culture politique de la population.
Je suis convaincu qu'au vu de la diversité et de la complexité des menaces actuelles, nous devons continuer à renforcer l'interaction entre nos capacités de défense et de réaction civiles et militaires. Finalement, la force de la politique de sécurité suisse réside dans l'union et l'implication de l'ensemble des partenaires concernés. Cette approche fédérale a fait ses preuves, et nous devons entretenir et développer cet atout.
Selon vous, quels éléments seront déterminants à l’avenir pour que la Suisse reste un pays sûr et prospère ?
La capacité de la Suisse à concevoir la sécurité comme une responsabilité partagée par tous les échelons de l'État et de la société sera déterminante. Mais aussi sa capacité à répondre à un large éventail de menaces qui se cumulent, se recoupent et sont souvent floues. La capacité à identifier suffisamment tôt, mais aussi à évaluer et à prendre des décisions stratégiques au bon moment, est essentielle face à la nature ambiguë des pressions politiques exercées sans atteindre le seuil d'un conflit armé – situation dans laquelle un agresseur vise en premier lieu à affaiblir la cohésion de la société et à paralyser la capacité d'action de l'État. En même temps, il est indispensable que nous conservions également, par-delà la forte logique de menace qui prévaut actuellement, la flexibilité mentale nécessaire pour discerner et saisir les opportunités qui peuvent se présenter malgré les crises et les bouleversements.
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La sécurité dépasse le seul cadre militaire. Elle englobe des thématiques aussi variées que la prévention des dangers naturels, la gestion et l’approvisionnement durable des ressources, la garantie de la propriété foncière, la stabilité des infrastructures ou encore l’information de la population. Dans tous ces domaines, les géodonnées jouent un rôle central.


